Manifestation du 17 octobre 2026 à Lille. (Photo @Aurélien Gack)

Perspectives : un réveil des luttes sur fond de crise industrielle et financière

17 octobre 2026

Les manifestations lycéennes et syndicales depuis la rentrée ont mis des centaines de milliers de personnes dans la rue pour protester contre les coupes budgétaires drastiques prévues par le gouvernement. Enseignants, soignants, fonctionnaires, pompiers, marins-pêcheurs, lycéens et étudiants n’en peuvent plus de la politique d’austérité de Macron, dont les répercussions sur le terrain ont été désastreuses.

Le malaise social est profond. L’éducation, la santé et l’ensemble des services publics manquent cruellement de moyens. Les lycéens ont mis en évidence l’état de délabrement des bâtiments scolaires et le nombre de postes d’enseignants non pourvus. Depuis son arrivée à l’Élysée en 2017, Macron a supprimé plus de 10 000 postes d’enseignants. La rentrée 2026 a été marquée par la suppression de 1 891 emplois de professeurs des écoles titulaires et plus de 4 000 postes d’enseignement, selon le recensement du SNUipp.

Plutôt que de répondre aux revendications légitimes des lycéens, Macron leur inflige une répression policière brutale. Plusieurs jeunes ont été mutilés. Au lycée Béhal de Lens, un jeune de 15 ans, Evan, a perdu une main, arrachée par une grenade de désencerclement. Depuis le 18 septembre, le bilan du ministère de la Justice fait état de plus de 8 000 personnes placées en garde à vue, dont 86 % de mineurs. Dans la seule journée du 1er octobre, il y a eu de 1949 interpellations – un record historique. Les 8 000 interpellations, c’est deux fois plus que dans le premier mois du mouvement des Gilets Jaunes en 2018 !
Ces événements se déroulent dans un contexte social de plus en plus tendu. La faiblesse des salaires et l’inflation rabaissent sans cesse les conditions de vie. Les cadeaux faits aux riches et aux grandes entreprises ont plongé le pays dans une dette abyssale que les marchés financiers et le gouvernement veulent faire payer aux jeunes, aux travailleurs, aux retraités, aux chômeurs. Clairement, nous vivons sous un système qui n’existe que pour augmenter la richesse et le pouvoir d’une minorité capitaliste.

Le chômage repart à la hausse et touche désormais 2,6 millions de personnes, soit 8,1 % de la population active. Les 15-24 ans sont particulièrement exposés avec un taux de chômage de 19,8 % en 2025 et de 21,5 % en 2026, soit plus que le double de la moyenne nationale. Depuis longtemps, les employeurs privilégient l’allongement du temps de travail et l’intérim plutôt que les embauches contractuelles correctes. Or, aujourd’hui, même l’emploi intérimaire est en recul. Il a chuté de 6 % en un an, ce qui présage une nouvelle détérioration du marché du travail en 2027 et au-delà.

Sous l’emprise des capitalistes, l’économie stagne et se disloque, tandis que les profits boursiers atteignent des niveaux records. Selon la Banque mondiale, la croissance du PIB a ralenti, passant de 1,4 % en 2023 à 1,2 % en 2024, puis à 0,8 % en 2025. Elle devrait rester en dessous de 0,9 % en 2026. Parallèlement, les faillites d’entreprises ont fortement augmenté, atteignant environ 60 000 par an, contre 35 000 pendant la crise du Covid.

Une désindustrialisation accélérée

Le secteur numérique attire des investissements lourds, mais l’industrie traditionnelle est délaissée. Michelin jette 1 254 salariés sur le pavé à Cholet (Maine-et-Loire) et à Vannes (Morbihan). ArcelorMittal supprime plus de 600 postes dans le Nord (Dunkerque, Florange, Basse-Indre, Mardyck, Mouzon, Desvres et Montataire). L’entreprise Vencorex, deuxième fabricante mondiale de durcisseurs industriels, a été bradée et puis effectivement détruite, entraînant, comme c’est souvent le cas avec la fermeture de sites industriels importants, d’autres suppressions d’emplois chez les fournisseurs et clients des entreprises concernées.

Dans presque tous les secteurs de l’économie, des centaines d’entreprises ont été liquidées, entraînant une suppression massive d’emplois. Rien que sur les mois de juillet et août 2026, de nombreuses fermetures et de restructurations ont frayé la chronique. Parmi les entreprises menacées ou déjà disparues, il y a OPmobility (équipements automobiles), Verallia (bouteilles), Heidelberg Materials (ciment), Refresco (jus), Schneider Electric (énergie et automatisation), Cofigeo (agroalimentaire), Legrand (équipements électriques), CellforCure (biomédicaments), Aqua-Valley (eau), Lippi (portails et clôtures), Greenwood Atlantic (scierie), Emerson-Aventics (systèmes pneumatiques), Limatech (batteries aéronautiques), Fibre Excellence (pâte à papier), Reden (panneaux solaires), Darquer (dentelle), Daregal (herbes aromatiques), Safran Electronics & Defence (électronique)… La désindustrialisation de la France s’accélère. Les conséquences sociales dramatiques des fermetures pour les communautés qui en dépendent n’importent pas aux capitalistes. Pour eux, il n’y a que le profit qui compte.

Dette publique et spéculation financière

La crise industrielle est doublée d’une crise des finances publiques. L’endettement de la France atteint désormais un seuil critique. Selon Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France, la réaction des marchés financiers face à l’ampleur de la dette est « grave et inquiétante ». Il avertit que, quel que soit le résultat des élections en 2027, le nouveau gouvernement devra imposer une forte réduction du déficit public et composer avec des taux d’intérêt très élevés. La dette française s’élève aujourd’hui à 3 500 milliards d’euros, soit près de 120 % du PIB, bien au-dessus de la moyenne de la zone euro.

La spéculation financière joue non seulement le financement de l’État français, mais aussi, par extension, contre la monnaie européenne, dont la valeur d’échange dépend en partie de la santé financière de la France. L’euro est tombé à son plus bas niveau depuis 17 mois face au dollar, tandis que le rendement des obligations françaises à dix ans est à 5 %. Ceci signifie que le gouvernement doit désormais emprunter à ce taux pour répondre à ses besoins de financement et consacrer plus de 90 milliards d’euros au seul paiement des intérêts en 2027. À titre de comparaison, le budget de l’Éducation nationale pour 2026 est d’environ 64,5 milliards d’euros !

Le versement des intérêts sur la dette publique est désormais le deuxième poste de dépenses dans le budget de l’État. Le plus grand, qui coûte plus que 200 milliards d’euros, est celui des aides publiques versées gratuitement et sans aucune contrepartie, aux grandes entreprises privées. Cette somme représente 30 % du budget total de l’État, et près de trois fois le budget de l’Éducation nationale. Ces 200 milliards, versés sous diverses formes (subventions directes de l’État, niches fiscales, baisses d’impôt, exonération de cotisations sociales) seraient mieux dépensés pour financer les services publics, plutôt que de gonfler les marges de profit des grandes entreprises et les dividendes boursiers.

Macron et Lecornu martèlent la nécessité de réduire les déficits pour justifier des mesures de régression sociale, mais semblent oublier que l’État a besoin d’argent quand il s’agit de faire payer leurs amis capitalistes. Ainsi, comme l’a relevé Le Canard Enchaîné, lorsque Vivendi (contrôle par le groupe Bolloré) a écopé d’un redressement fiscal portant sur 2,4 milliards d’euros, le ministère des Finances a cru bon d’effacer la pénalité de 320 millions d’euros !

Pour calmer la spéculation sur le marché obligatoire et contre la monnaie européenne, Macron insiste pour que Lecornu impose des coupes budgétaires importantes. Il veut réduire le déficit public en s’attaquant à l’Éducation nationale, aux services publics, aux retraites, aux allocations sociales, à la santé et la sécurité sociale. Au cas où la résistance dans la rue et la faiblesse de sa position à l’Assemblée nationale empêchent Lecornu d’y parvenir, il est pratiquement certain que les marchés financiers déclencheront une nouvelle offensive pour porter le rendement des obligations au-delà de 5%. La spéculation financière aggrave la dette publique et puis les spéculateurs eux-mêmes exigent des coupes budgétaires encore plus sévères pour la rembourser !

La façon dont Macron et ses ministres présentent la question de la dette publique est complètement tordue. Ils veulent manipuler l’opinion publique pour justifier le démantèlement ce qui reste des services publics et la protection sociale, tout en préservant les transferts massifs d’argent public vers les grandes entreprises. L’économie stagne et l’argent public est versé dans les coffres des capitalistes pour augmenter leurs profits malgré cette stagnation.

Autoritarisme et racisme pour imposer l’austérité

Les marchés financiers et les grandes entreprises capitalistes ont tellement de pouvoir qu’elles peuvent façonner le comportement des gouvernements dans tous les domaines, y compris celui des finances publiques. La classe capitaliste fait pression pour obtenir des « aides » publiques et des concessions fiscales importantes, tout en insistant sur une politique d’austérité plus agressive contre les services publics, l’éducation, la santé, les retraites, la Sécurité sociale et les allocations sociales.

La brutalité de cette politique risque de provoquer une résistance populaire massive, surtout dans un contexte d’inflation et de chômage de masse. C’est pour vaincre cette résistance qu’une fraction grandissante de classe dirigeante soutient activement le Rassemblement National et la candidature de Le Pen pour installer un régime autoritaire et répressif. Depuis toujours, autoritarisme et stratégies de division vont de pair. Il faut désigner des boucs émissaires, inciter à la haine, persécuter des minorités. Ainsi, la politique économique et sociale de Marine Le Pen entraînera une nette dégradation des conditions de vie de la majorité de la population, accompagnée de persécutions visant les personnes de culture musulmane et les « migrants ». Le résultat net de cette politique sera d’augmenter davantage la richesse et de pouvoir de ceux qui en ont déjà trop, au détriment du reste de la société.

Pour donner des gages aux marchés financiers et aux grands groupes capitalistes, Marine Le Pen a promis 125 milliards d’euros de coupes budgétaires sur cinq ans et une réduction de la dette publique à 60 % du PIB, soit la moitié de son niveau actuel. Cet objectif est incompatible avec sa promesse de réduire fortement la TVA sur l’énergie et l’alimentation. De telles mesures « populistes » seront donc abandonnées, au grand désarroi de ceux qui y ont cru. Le Pen et Bardella fustigent avec démagogie les « élites » et flattent le « peuple », mais le RN est en réalité un parti du grand capital par excellence.

Quelle alternative à gauche ?

Il faut reconnaître que l’un des plus grands atouts du Rassemblement National a été l’incapacité des partis de gauche de présenter une alternative claire au capitalisme et ses conséquences sociales désastreuses. Depuis des décennies, le Parti socialiste s’est réconcilié avec le système capitaliste, au point que sa politique ne se distingue guère de celle de la droite, comme en atteste, par exemple, la présidence de François Hollande de 2012-2017, dont le « Macronisme » n’a été que le prolongement. Le PS est un parti « réformiste » sans réformes, ou plus exactement un parti de contre-réforme dans l’intérêt des capitalistes.

Quant à LFI et au PCF, malgré les divergences qui existent sur certaines questions, ils défendent tous les deux des programmes de réforme sociale et politique assez similaires, mais peinent à convaincre la majorité des travailleurs qu’ils seraient vraiment capables d’améliorer leurs conditions de vie. Le scepticisme des travailleurs à leur égard ne s’explique pas seulement par le souvenir des gouvernements de gauche. Il découle aussi de leur sens des réalités.

C’est que tous les travailleurs savent bien qui détient le pouvoir en France, que ce soit dans les entreprises ou dans la société en général. Ils savent aussi qu’une politique qui s’attaque aux profits des patrons, des capitalistes, est une politique à haut risque. Ce sont les patrons qui décident dans une large mesure de leur sort en tant que travailleurs. On rappelle constamment aux salariés que si jamais la rentabilité de l’entreprise est durablement compromise, l’entreprise elle-même cessera d’exister. C’est le b.a.-ba du fonctionnement du capitalisme, où la justification de toute activité économique n’est autre que le profit.

Par conséquent, pour beaucoup de salariés, quand ils entendent que LFI ou le PCF veulent taxer davantage les profits, augmenter les salaires et prendre d’autres mesures qui vont nécessairement aboutir à une baisse de rentabilité, ils peuvent légitimement penser que cela risque de provoquer des suppressions d’emplois ou même la fermeture de leur entreprise. Si le travailleur est à la merci du patron, à quoi bon lui taper dessus ? Ce raisonnement, celui de la peur de ceux qui ont pouvoir, est tout à fait « logique », surtout si la gauche n’ouvre aucune perspective pour mettre fin à ce pouvoir. Dans le programme du PCF, comme dans celui de LFI, il n’y a rien qui empêcherait le patronat de réagir de la sorte. D’où l’idée, largement répandue chez les salariés, que les revendications de la gauche et des organisations syndicales sont certes bonnes en soi, mais pas réalistes et potentiellement dangereuses.

Au niveau de la politique nationale, la politique de la gauche souffre de la même carence. Certes, elle prône une politique « anticapitaliste » dans le sens où son programme va à l’encontre des intérêts capitalistes, mais elle laisse intacte la capacité de riposter des capitalistes. D’où vient ce pouvoir, au fond ? De la propriété capitaliste des entreprises, des « moyens de production ». Il est impossible, à notre époque, de mettre en œuvre une politique de réforme sociale conséquente et durable si elle n’est pas liée au désarmement économique de la classe capitaliste. Si le programme de la gauche n’indique pas comment effectuer ce désarmement, il est incomplet et défaillant.

Concrètement, comment est-il possible de mettre fin aux pressions des marchés financiers sans libérer l’économie et les finances publiques de leur emprise ? Toute tentative de mettre en œuvre une politique de réforme sociale radicale, comme celle que propose LFI et le PCF, rencontrerait une opposition et une stratégie de sabotage implacable de la part de la classe dirigeante.

La dernière fois qu’un gouvernement de gauche a tenté d’appliquer une politique de réforme sociale conséquente, c’était en 1981 avec le gouvernement socialiste-communiste de l’époque, sous la présidence de François Mitterrand. La réaction du grand patronat et des marchés financiers a été féroce. Ils ont tout fait pour saborder les réformes : fuite de capitaux massive, grève d’investissements, fermetures et délocalisations des entreprises, augmentation du chômage, spéculation contre le franc français. Il n’a fallu que 12 mois pour forcer le gouvernement PS-PCF d’abandonner ses projets de réforme et adopter une politique d’austérité.

Près d’un demi-siècle plus tard, le capitalisme est bien plus puissant qu’à l’époque, de sorte qu’un gouvernement de gauche agissant contre les intérêts des capitalistes aurait encore moins de marge de manœuvre. Ceci ne signifie pas qu’une politique de réforme sociale est impossible. Cela signifie seulement qu’il est absolument impératif de lier cette politique à une stratégie d’expropriation des capitalistes, c’est-à-dire la nationalisation de tous les grands groupes capitalistes, pour placer les ressources productives, distributives et financières du pays sous contrôle public et démocratique.

Ce n’est que par la propriété publique des grands leviers de l’économie nationale qu’il sera possible de garantir l’emploi et les revenus des travailleurs, empêcher des suppressions d’emploi, financer les services à la hauteur des besoins, construire des logements, abolir la pauvreté, réduire les inégalités, supprimer les discriminations, protéger l’environnement. Il faut libérer l’économie de la loi du profit et jeter ainsi les bases d’une nouvelle ère de progrès social.

De grandes luttes nous attendent, pour les derniers mois de la présidence Macron et après les élections de 2027. Il y aura des grèves, des manifestations, des luttes sur de nombreux fronts. Mais nous ne pourrons pas vaincre nos ennemis sans mobiliser la masse de la population autour d’un programme et une stratégie non seulement pour résister au capitalisme, mais pour y mettre fin. C’est là, notre tâche politique principale pour les années à venir.

GO

2 Comments Laisser un commentaire

  1. Votre texte pose de vraies questions sur la domination du capital, la désindustrialisation et les limites des politiques de réforme qui laissent intact le pouvoir économique des grands groupes. Il a raison de rappeler que l’on ne peut durablement satisfaire les besoins sociaux sans s’attaquer aux rapports de propriété et à la toute-puissance des marchés financiers.

    Mais je pense que votre analyse doit être prolongée sur plusieurs points.

    D’abord, nationaliser ne suffit pas. La propriété publique n’est pas automatiquement le socialisme. Encore faut-il transformer les rapports sociaux de production, donner aux travailleurs de véritables pouvoirs de décision, articuler les entreprises publiques dans une planification démocratique et maîtriser le crédit et les investissements. Qui décide quoi produire, comment, pour qui et selon quels objectifs sociaux et écologiques ? Voilà les questions décisives.

    Ensuite, le texte assimile trop rapidement les orientations du PCF et de LFI. Leurs convergences sur les salaires, les services publics et la redistribution ne doivent pas masquer leurs différences de projet, de stratégie et de conception de la transformation économique. Le PCF porte une ambition communiste qui doit articuler réindustrialisation, sécurisation de l’emploi et de la formation, maîtrise publique de l’énergie, pôle bancaire public, nationalisations stratégiques et planification. L’enjeu est de construire des pouvoirs nouveaux pour les travailleurs, et pas seulement de redistribuer les richesses produites.

    Enfin, aucune transformation ne se décrète. Elle suppose un travail patient d’implantation dans les entreprises et les quartiers populaires, des cellules communistes vivantes, des syndicats forts, des luttes victorieuses et une organisation politique capable de transformer les colères en conscience et en action collectives.

    L’expérience de 1981-1983 rappelle les limites d’une politique qui ne se donne pas les moyens de résister à la réaction du capital. Mais elle ne condamne pas les conquêtes sociales : elle impose de construire les rapports de force et les instruments économiques nécessaires pour les consolider.

    Notre tâche est donc de relier les revendications immédiates à une perspective de transformation socialiste, en faisant du peuple travailleur organisé l’acteur de cette conquête. Ni réformisme sans prise sur le pouvoir économique, ni proclamation révolutionnaire sans stratégie concrète : c’est cette articulation entre les luttes, l’organisation et la conquête de pouvoirs nouveaux qui doit être au cœur de notre démarche communiste.

  2. Cher Greg Oxley,

    Merci pour cette analyse qui a le mérite de relier la crise industrielle, l’austérité budgétaire, la domination du capital financier et la progression du RN. Je partage largement ton diagnostic : tant que les grandes décisions économiques restent subordonnées à la valorisation du capital, les conquêtes sociales demeurent exposées à la contre-offensive patronale et financière. Une politique qui prétend améliorer durablement la vie des travailleurs sans s’attaquer au pouvoir économique du capital se condamne à de sérieuses contradictions.

    Je pense cependant que nous devons pousser le raisonnement un peu plus loin, notamment sur la stratégie de transformation et sur le rôle du PCF.

    Le capitalisme n’est pas seulement un système de mauvais choix économiques. Dans une perspective marxiste-léniniste-thorézienne, les fermetures d’usines, la désindustrialisation et la précarisation ne s’expliquent pas simplement par la cupidité des actionnaires. Elles procèdent de rapports sociaux dans lesquels la production est collectivement organisée, mais où les décisions d’investissement et d’emploi restent subordonnées à la valorisation privée du capital. C’est toute la contradiction mise au jour par Marx entre le caractère social de la production et l’appropriation privée de ses résultats. Les salariés peuvent posséder les qualifications, les savoir-faire et l’expérience nécessaires pour faire vivre une entreprise, sans disposer du pouvoir de décider de son avenir. Le problème communiste est donc bien celui de la maîtrise sociale de la production. Mais cette maîtrise ne se réduit pas au transfert juridique de la propriété : elle suppose de transformer les critères de gestion, les pouvoirs de décision et les rapports sociaux qui déterminent l’utilisation des richesses produites. Et là, c’est un point qui diffère entre le PCF, particulièrement depuis 2018 et surtout le 40ème Congrès pour un front de classe et la stratégie social-démocratie populiste au verbe gauchiste de LFI.

    La dette publique révèle effectivement un rapport de forces entre les classes. Tu montres justement le caractère profondément politique du discours sur la dette. Les dépenses sociales seraient excessives, tandis que les aides aux entreprises et les allégements fiscaux seraient nécessaires à la compétitivité. Les intérêts des créanciers sont présentés comme une contrainte incontournable, mais les besoins de l’école, de l’hôpital et des services publics comme des dépenses à contenir. Il faut néanmoins distinguer les mécanismes. La dette résulte aussi bien des choix fiscaux que de la croissance, des taux d’intérêt, des crises économiques et des institutions monétaires. L’enjeu n’est pas de nier ces déterminations, mais de comprendre qui en maîtrise les ressorts et qui supporte le coût des ajustements. Les questions décisives sont de déterminer qui décide de l’affectation des ressources collectives et pourquoi les besoins sociaux devraient-ils s’effacer devant les exigences de rentabilité des capitaux et les anticipations des marchés financiers ? Une politique communiste doit répondre par des mesures concrètes : conditionner les aides publiques à des engagements vérifiables en matière d’emploi, de salaires, de formation et d’investissement ; mobiliser le crédit vers les productions utiles ; développer les services publics ; réorienter la fiscalité et conquérir de nouveaux pouvoirs sur les décisions économiques.

    En outre, la progression du RN exige une analyse de classe plus approfondie. Je te rejoins sur la fonction de division du racisme et de l’autoritarisme. En opposant les travailleurs entre eux, le RN détourne les conflits sociaux des rapports de domination économique et contribue à légitimer un ordre qui préserve les intérêts du capital. Mais il me semble insuffisant de présenter son influence comme le seul résultat d’une stratégie de la classe dirigeante. Pourquoi cette stratégie trouve-t-elle un écho dans des fractions des classes populaires ? Il faut partir des conditions matérielles d’existence, d’une analyse matérielle et pas idéaliste : recul des services publics, désindustrialisation, précarité, déclassement, sentiment d’abandon de certains territoires et perte de confiance dans les institutions. Ces expériences peuvent être interprétées dans des directions opposées. Antonio Gramsci nous aide à comprendre que l’hégémonie se construit lorsque des forces politiques parviennent à donner une interprétation cohérente aux expériences vécues et à présenter leurs intérêts particuliers comme ceux de l’ensemble de la société. La tâche communiste, contrairement aux gauchistes et aux sociaux-démocrates, dont bien sûr ceux unis dans le mouvement LFI, ne consiste donc pas seulement à dénoncer le RN, mais à reconstruire une capacité d’action collective et une solidarité de classe. Ouvriers, employés, techniciens, ingénieurs, agriculteurs, artisans et petits producteurs doivent pouvoir se reconnaître dans un projet commun qui réponde à leurs difficultés réelles, sans opposer les travailleurs selon leurs origines. L’antiracisme ne peut être séparé d’une politique de conquête sociale et démocratique. Dénoncer abstraitement un pacte raciste et réduire le votre de classe pour le RN à une expression fasciste sont erronés. Le processus de fascisation s’opère à l’initiative du capital et l’extrême centre peut y contribuer. Comme communiste, nous devons travailler pour que la classe en soi deviennent la classe pour soi révolutionnaire.

    La nationalisation est un levier décisif, mais elle ne constitue pas à elle seule une stratégie. C’est ici que je voudrais prolonger ta conclusion. Tu as raison de souligner qu’un gouvernement qui laisse intact le pouvoir économique du grand capital s’expose à la fuite des capitaux, au blocage des investissements, aux pressions financières et au chantage à l’emploi. Mais la nationalisation de tous les grands groupes capitalistes ne résout pas automatiquement ces contradictions. La propriété publique peut rester associée à une gestion technocratique, à des critères de rentabilité et à une faible intervention des travailleurs. L’État lui-même n’est pas un instrument neutre qu’il suffirait de saisir pour l’orienter dans une autre direction. Lénine a posé la question du pouvoir politique et de la transformation de l’appareil d’État. Antonio Gramsci a insisté sur la construction d’une hégémonie, sur l’organisation et sur la conquête de positions dans la société. L’État contemporain représente la condensation de rapports de forces entre classes et fractions de classe. Ces apports conduisent à une question essentielle : comment transformer simultanément la propriété, les pouvoirs de décision, les institutions et les rapports de forces qui organisent la société ? Il faut évidemment reconquérir une maîtrise publique des secteurs stratégiques, du crédit, de l’énergie, des transports et des grandes infrastructures industrielles. Mais cette maîtrise doit s’accompagner de droits nouveaux pour les salariés, de pouvoirs de contrôle et de proposition, de critères de gestion répondant aux besoins sociaux et écologiques, ainsi que d’une véritable planification. L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir qui possède les entreprises, mais qui décide de ce qu’elles produisent, de leurs investissements et de la répartition de la richesse.

    Tu rapproches le programme du PCF de celui de LFI, en considérant que tous deux laisseraient intact le pouvoir de riposte du capital. Cette critique mérite d’être examinée, mais elle ne doit pas effacer les différences de conception, d’histoire et de stratégie. La tradition du PCF ne se résume ni à la participation gouvernementale ni à un programme de redistribution. Elle est aussi celle des luttes ouvrières, des nationalisations, de la Sécurité sociale, des services publics, des droits des travailleurs et de l’ambition de faire entrer la démocratie dans l’entreprise et dans l’économie. Cette histoire est contradictoire. Elle comporte des conquêtes majeures, mais aussi des compromis, des reculs et des limites stratégiques. Il ne s’agit ni de l’idéaliser ni de la condamner en bloc, mais d’en tirer les leçons. Lukács nous rappelle que la place occupée dans les rapports de production ne produit pas mécaniquement une conscience politique commune. Celle-ci se construit par l’expérience des luttes, l’organisation, le travail théorique et la capacité à relier les revendications immédiates à une compréhension de l’ensemble de la société. Le PCF doit œuvrer sur les conditions subjectives. LFI est un mouvement social-démocrate populiste pour après la SFIO maintenue, et le Parti Socialiste, continuer la voie soc-dem, dont le verbe trotskisant masque des choix keynésiens. Or, c’est précisément la fonction d’un parti communiste que de contribuer à transformer des résistances dispersées en capacité collective de conquête. Le syndicat, la cellule, les élus, les associations et les luttes locales ne sont pas des instruments secondaires. Ils sont des lieux de formation, d’organisation et de construction d’un rapport de forces. La démocratie doit permettre aux travailleurs d’être les acteurs de cette stratégie, et non les simples soutiens d’une orientation décidée ailleurs. Depuis 2017, les programmes de LFI et du PCF diverge, le premier vers la droite et le second revient aux fondamentaux du mouvement ouvrier, en renouant avec le marxisme et donc le socialisme.

    Enfin, l’expérience de 1981-1983 doit nous servir à comprendre, non à simplifier. Le tournant de la rigueur a révélé les limites d’une transformation qui ne parvient pas à modifier durablement les conditions économiques et monétaires de son propre développement. La fuite des capitaux, les contraintes extérieures et les réactions patronales ont joué un rôle réel, mais elles se sont combinées avec des choix politiques et des contradictions économiques plus larges. La leçon n’est donc pas simplement qu’il aurait fallu nationaliser davantage comme l’exigeait les « albanais » du PS. Elle est qu’une politique de transformation doit construire, dès le départ, les moyens politiques, économiques, financiers et démocratiques de résister aux contre-offensives du capital. Cela suppose de conquérir des pouvoirs nouveaux, de mobiliser les travailleurs, de maîtriser le crédit et l’investissement, de transformer les critères de gestion et de remettre en cause les règles institutionnelles qui empêchent de répondre aux besoins sociaux. Cela suppose aussi de ne pas opposer artificiellement les conquêtes immédiates et la transformation révolutionnaire. Les salaires, l’emploi, les retraites, les services publics et la réindustrialisation sont des enjeux immédiats. Mais ils deviennent les éléments d’une stratégie de rupture lorsqu’ils s’accompagnent d’une conquête progressive de pouvoirs sur l’économie et les institutions.

    C’est finalement là que se situe, à mes yeux, notre débat stratégique. Comment faire en sorte que les luttes contre l’austérité, les fermetures d’usines et la précarité ne débouchent pas seulement sur des résistances défensives, mais sur une dynamique de conquête démocratique et sociale ? Comment construire un rassemblement majoritaire des producteurs, sans diluer les intérêts du monde du travail, capable d’imposer une autre utilisation de la richesse et de modifier les rapports de forces ? Comment faire de la maîtrise publique de l’économie non pas une simple étatisation, mais un processus d’appropriation sociale et démocratique ? C’est à ces questions que le PCF doit apporter des réponses précises, en renouant avec ce que sa tradition a produit de meilleur tout en tirant lucidement les enseignements de ses échecs.

    Je pense que nous partageons le point de départ : il n’y aura pas de transformation sociale durable si le capital conserve le pouvoir de défaire les conquêtes populaires. Mais ce pouvoir ne se renverse pas par la seule proclamation de l’expropriation. Il se combat par l’organisation, la conscience de classe, la conquête démocratique, la transformation de l’État et la construction de pouvoirs populaires dans l’économie. L’objectif n’est pas seulement de substituer la propriété publique à la propriété privée, mais de donner aux producteurs associés les moyens démocratiques de maîtriser leur travail, la richesse qu’ils créent et les choix collectifs qui engagent l’avenir de la société.

    Fraternellement.

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