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Tensions aux Moyen-Orient : provocations et détentes entre USA et Iran

Jules B.
PCF Paris 10

Ces dernières semaines ont représenté une étape supplémentaire dans la dégradation des rapports entre les Etats-Unis et l’Iran, à tel point que, compte tenu d’une telle escalade de tensions, l’éventualité d’un conflit ouvert ne parait plus complètement exclue. Selon un article du New York Times du 13 mai dernier, cette hypothèse aurait été discutée au cours d’une réunion rassemblant les principales têtes de la hiérarchie militaire et des services de renseignement, et l’une des pistes évoquées concernait la mobilisation d’une force armée de 120 000 soldats en cas de provocation ou d’attaque de la part du régime iranien. S’il s’agit là de l’éventualité la plus extrême, Donald Trump a d’ores et déjà validé l’augmentation du contingent de soldats américains déployés au Moyen-Orient en réponse aux menaces que représente l’activité du gouvernement iranien et de ses alliés dans la région.

La multiplication des conflits et des antagonismes dans la région, particulièrement accentués depuis l’intervention américaine en Irak de 2003, a nettement contribué à polariser les alliances, assumées ou de circonstances, autour des deux puissances rivales que sont l’Arabie Saoudite et l’Iran. L’histoire des relations entre Washington et Téhéran depuis 1979 et l’arrivée des islamistes au pouvoir est une succession de périodes de tensions et de détente, correspondant souvent à l’alternance entre radicaux et modérés dans la direction des affaires des deux pays. La crise des otages, la guerre Iran-Irak, l’intervention américaine en Irak etc… ont à chaque fois été l’occasion d’une reprise des tensions et des discours belliqueux, suivi ensuite d’une relative détente.
Ainsi, à la faveur des arrivées au pouvoir d’Obama et Rohani (respectivement en 2009 et 2013), les relations diplomatiques se sont peu à peu normalisées pour aboutir en 2015 à la signature d’un accord sur le nucléaire iranien : l’embargo et les sanctions économiques étaient levés contre un certain nombre d’obligations limitant le potentiel de recherche à des fins militaires du programme nucléaire iranien. Il est intéressant de noter que cet accord survient alors que les deux pays sont indirectement en conflit :
-en Syrie ou l’Iran soutient de façon déterminée Bachar el Assad alors que les Etats-Unis soutiennent ses opposants de tous bords
-au Yémen, où la rébellion Houthie soutenue par l’Iran est attaquée par l’armée saoudienne, armée et conseillée par les Américains
Mais des deux côtés s’étaient créées les conditions pour permettre la signature de cet accord.

Comme dans toute puissance impérialiste, la politique étrangère américaine est guidée par l’objectif de la préservation de ses intérêts stratégiques partout dans le monde. L’alternance des administrations politiques fait varier les moyens et les méthodes mises en œuvre, mais pas en définitive l’objectif final. Ainsi, si l’arrivée au pouvoir d’Obama, en 2009, avait marqué une rupture dans la communication et l’approche diplomatique par rapport à son prédécesseur Georges Bush, il n’en est pas moins devenu le premier président américain à diriger un pays en guerre durant deux mandats complets consécutifs. L’attitude d’hostilité vis-à-vis des gouvernements vénézuéliens et russes tout comme l’interventionnisme au Moyen-Orient se sont poursuivis sous ses deux mandats.
Mais dans le même temps, l’administration Obama a marqué une ouverture et une détente envers certains ennemis historiques des Etats-Unis. Pour diverses raisons d’ailleurs, les relations avec des pays comme Cuba ou l’Iran se sont normalisées. Dans le cas de l’Iran, le point d’accord pour les deux parties était de légitimer le développement du nucléaire civil iranien en échange de garanties de contrôle pour que les recherches ne permettent pas une application militaire des technologies atomiques. Des deux côtés, un tel accord était difficilement imaginable dix ans avant celui de 2015, mais l’évolution de la situation politique en Iran a également pu le rendre possible.

L’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad, en 2005 avait marqué le retour en force des courants religieux conservateurs au sein des postes clés de l’Etat. Face à Bush qui avait placé l’Iran dans « l’axe du mal » des pays soutenant le terrorisme, Ahmadinejad jouait la provocation et la surenchère. Cependant sur le plan intérieur, au moment de sa réélection en 2009, les soupçons de fraude électorale provoquent les manifestations les plus massives depuis la révolution de 1979. L’absence d’une organisation révolutionnaire suffisamment importante pour prendre la direction du mouvement a condamné celui-ci à être représenté par les leaders de l’opposition modérée institutionnelle, dont le candidat battu Mir Hossein Moussavi.
Ainsi, la répression permit d’endiguer la vague contestataire qui, bien que massive, s’est montrée incapable de s’organiser pour ébranler le régime ; mais les théologiens à la tête du pays, sentant le souffle du boulet passer, comprirent qu’il fallait changer d’orientation politique pour se maintenir sereinement au pouvoir. La priorité dans ce sens fût de trouver un accord qui mette fin aux sanctions américaines qui pèsent grandement sur les relations commerciales iraniennes en proscrivant toute transaction en dollar avec ses partenaires. Les élections présidentielles de 2013, grâce au mécanisme de validations des candidatures par le conseil des gardiens de la constitution, débouchèrent sur la victoire dès le premier tour d’Hassan Rohani, conservateur modéré soutenu par le camp réformateur. Apprécié des Occidentaux lorsqu’il avait mené les négociations pour l’Iran sur le dossier du nucléaire iranien au début des années 2000, il était la figure idéale pour parvenir à l’accord obtenu en 2015.

L’arrivée de Trump au pouvoir, et avec elle le changement radical dans la diplomatie américaine, a rapidement et considérablement changé la donne. Après avoir déchiré l’accord qu’il jugeait mauvais, Trump fait monter la tension en accusant et menaçant régulièrement le régime iranien. Ce retournement dans l’attitude de la diplomatie américaine a des conséquences sur les rapports de forces politiques au sein du régime iranien. Le retrait des sanctions et la reprise économique qui doit s’ensuivre est une condition impérative pour la crédibilité politique de l’aile modérée du régime islamiste. La volte-face américaine leur retirant ce succès diplomatique, leur influence est fragilisée au détriment de courants conservateurs plus hostiles à des relations apaisées avec les Etats-Unis. Cette perspective est d’autant plus crédible que les institutions de la république islamique permettent aux courants les plus conservateurs de disposer au sein du régime d’une forte implantation financière et paramilitaire.

Comme il l’a soutenu dans de nombreux discours et interventions publiques, Trump souhaiterait désengager progressivement les troupes américaines pour n’apporter qu’un rôle de soutien et support pour leurs alliés dans la région. Il se trouve que ses deux plus loyaux alliés, Israël et l’Arabie Saoudite, sont précisément ceux qui désirent le plus un affrontement direct avec le régime iranien. Les menaces que les autorités iraniennes font peser sur la liberté de circulation dans le détroit d’Ormuz, point de passage de près d’un tiers des ressources d’hydrocarbures du commerce mondial, incitent également les stratèges américains à privilégier les options militaires, comme l’indique l’augmentation du contingent de troupes opérationnelles pour le Moyen-Orient approuvée par Trump en mai dernier. Son entourage proche, avec par exemple Mike Pompeo ou John Bolton qui tiennent régulièrement des discours belliqueux, semble également le conseiller en faveur d’une option militaire pour taire les menaces iraniennes.
Le problème pour Trump est qu’un conflit ouvert avec Téhéran nécessiterait une forte mobilisation de troupes alors qu’il a toujours prétendu vouloir les ramener à la maison. Le dilemme est donc grand pour lui et l’exemple nord-coréen montre qu’il n’est pas le jusqu’au-boutiste qu’il peut paraître dans le personnage qu’il s’est donné, et qu’il peut faire machine arrière s’il estime en tirer un bénéfice politique. L’escalade des provocations de part et d’autre donne pour le moment l’illusion qu’une issue politique pour le règlement de ces tensions difficilement envisageable. Mais chacun sait également que l’éventualité extrême, celle d’un affrontement direct entre les forces armées américaines et iraniennes, aurait pour chacun des acteurs de lourdes conséquences qui les amèneront à bien y réfléchir avant d’y céder.

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