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La contre-révolution relève la tête au Venezuela

Le 6 décembre dernier, alors que les Français apprenaient avec stupeur que le Front National devenait le premier parti de France, le peuple Vénézuélien votait lui aussi, pour renouveler les députés de l’Assemblée Nationale. Avec une participation de près de 74% des inscrits, les Vénézuéliens ont clairement donné une majorité aux partis de l’opposition de la MUD (Mesa Unida de Venezuela), avec près de 58% des votes. Ce résultat signe une défaite cinglante pour le PSUV et une sanction sans précédent contre la gestion erratique de Maduro. Avec plus de 112 sièges (contre 55 pour le PSUV), l’opposition Vénézuélienne obtient la majorité des 2/3, lui permettant ainsi d’infléchir notablement la gouvernance du pays.

Dès l’annonce des résultats par le CNE (Consejo Nacional Electoral), les vainqueurs du scrutin ont annoncé qu’ils voteraient prochainement une loi d’amnistie pour les prisonniers politiques. Il s’agit d’un projet sur mesure pour libérer le séditieux Leopoldo Lopez, qui a organisé les manifestations violentes et meurtrières après les élections présidentielles de 2013. Ils ont également aussi annoncé la fin des Accords Pétroliers Caribéens qui permettent aux pays de la régions de bénéficier d’un pétrole bon marché et payable en biens et services plutôt qu’en devises. C’est cet accord qui permet au Venezuela de payer en pétrole les médecins cubains qui travaillent dans les quartiers pauvres. Il s’agit d’asphyxier l’économie cubaine et en finir avec L’ALBA (Alliance Bolivarienne pour les Amériques) afin de remettre sur pied le projet de libre marché, l’ALCA, soutenu par le nouveau président de droite en Argentine.

Plusieurs facteurs expliquent l’échec électoral, mais le principal facteur se trouve au sein de la direction chaviste. Pendant 15 ans, rien n’a été fait pour diversifier l’économie de rente pétrolière qui caractérise le Venezuela depuis les années 60. Chavez lui-même souhaitait construire un Socialisme Pétrolier, c’est-a-dire un socialisme financé par l’argent du pétrole. Avec un tel paradigme, rien de sérieux n’a été mis en chantier. Tant que le pétrole coulait a flots à 120 dollars le baril, le Venezuela pouvait importer tous les biens de consommation nécessaires moins cher que ce qu’il aurait coûté de les produire sur place. C’est en partie ce qui explique que 80% des biens consommés au Venezuela sont importés, le « socialisme bolivarien » se contentant d’être un capitalisme d’Etat de rentiers et non un socialisme de production.

Au Venezuela, tout est donc financé par la manne pétrolière qui représente 90% des ressources de l’État. Tous les programmes sociaux ont été financés directement par la PDVSA (l’industrie pétrolière vénézuélienne), que ce soit les missions de santé (Barrio Adentro, Mission Milagro…), de nourriture (Mercal, PDVAL, Arrepa Socialista…) d’éducation (UBV, Mission Ribas) ou de construction de logements (Gran Mission Vivienda). Après le succès initial de ces missions, qui ont permis d’améliorer le niveau de vie de la grande majorité des Vénézuéliens, elles ont connu le même déclin que celui des cours du pétrole, même si le gouvernement à essayé d’en atténuer les effets. En effet, depuis 2014, le prix du baril est passé sous la barre des 80 dollars et se situe aujourd’hui à environ 37 dollars.

La chute des prix n’affecte pas seulement les programmes sociaux, mais aussi l’économie vénézuélienne dans son ensemble. Le Venezuela connaît un régime de contrôle des changes qui impose de passer par des structures étatiques afin d’échanger la monnaie nationale en dollars pour financer des importations, acheter du matériel ou tout simplement voyager. Avec la raréfaction des devises, l’accès aux dollars via les systèmes d’État CADIVI et SICAD est devenu plus difficile, voir impossible dans certains cas. C’est ce qui explique notamment la pénurie de médicaments dans les hôpitaux et pharmacies du pays. En conséquence, la mortalité a augmenté. Mais l’économie nationale a aussi souffert d’un appareil productif qui ne peut pas acheter à l’étranger les fournitures nécessaires à son développement. Les statistiques révèlent que pour 2015, le secteur industriel tourne à seulement 48,8% de ses capacités.

La guerre économique.

Le Venezuela a toujours été un pays de forte inflation, son économie de rente en étant structurellement responsable, car les importateurs ont toujours vendu leurs produits aux prix les plus élevés possibles. Cette tendance inflationniste à connu une accélération avec la révolution bolivarienne. Une masse monétaire plus importante à été mise en circulation par le biais de différentes formes d’aides publiques (Madre de barrio, pensions sociales, retraites, etc). L’accès plus facile des ménages modestes aux crédits a également dopé la consommation et donc l’inflation. De nombreuses fortunes se sont amassées sur cette manne, puisque l’oligarchie capitaliste a été rejointe dans ce business parasitaire par les entrepreneurs « socialistes » proches de Diosdaldo Cabello, le président de l’Assemblée Nationale sortante.

Pendant les années de pétrole cher, la bourgeoisie vénézuélienne a joué le jeu de la consommation par l’importation, délaissant l’appareil productif local, susceptible de tomber aux mains des travailleurs, et important massivement pour un marché intérieur en expansion. Cette tendance a été renforcée par la politique de taux de change préférentiels d’un dollar pour 6 bolívars, alors que le cours réel (au marché noir) était d’un pour 30, puis d’un pour 80. Les importateurs (dont de nombreux hauts responsables chavistes) achetaient leur marchandises avec des dollars à taux préférentiel et les revendaient à taux réel sur le marché intérieur, en déposant leurs gains sur des comptes étrangers. De nombreuses et nouvelles fortunes se sont amassées sur le dos des financements publics du Venezuela. Et l’inflation était en constante progression.

Quand les prix du pétrole ont chuté, l’oligarchie à accentué le phénomène pour garder ses marges. A la mort de Chavez, elle s’est lancée dans une guerre économique en organisant les pénuries. Tous les produits vénézuéliens (farine de maïs, riz, haricots noirs, café) dont le prix est régulé par l’État ont été exportés, en contrebande, vers la Colombie voisine avec la complicité des militaires chargés de surveiller la frontière. Ainsi, du jour au lendemain, les produits de base ont disparu des étals dans les commerces. Ce sont les produits des entreprises nationalisées qui ont disparu les premiers, comme le café Fama de America ou les produits laitiers Los Andes.

On a appris que le dirigeant de PDVAL laissait volontairement périmer sur les quais de déchargement des containers entiers de produits alimentaires, pour pouvoir les revendre ensuite au marché noir. Face au mécontentement populaire, le gouvernement a réagi en multipliant les contrôles fiscaux, en faisant quelques arrestations symboliques et en fermant la frontière avec la Colombie. Mais aucune nationalisation sous contrôle de la population n’a été envisagée. Aucun des parasites qui suçait la moelle des entreprises publiques n’a été condamné. En conséquence, entre juin 2014 et juin 2015, l’inflation à bondi de 163,6 %.

Une corruption endémique des structures de l’Etat

Ce qui caractérise la gestion chaviste, c’est l’inflation corruptrice qui a gangrené tous les rouages de l’appareil d’État. Pas un seul contrat public sans son lot de prébendes à verser aux divers décideurs. On se rappelle de la corruption du directeur commercial de l’entreprise publique Sidor, qui est devenu millionnaire en quelques mois, en vendant toute la production d’acier au Brésil, en frénésie de construction de stades pour la coupe du monde de 2006. L’ampleur de cette opération a paralysé le secteur de la construction au Venezuela pendant trois mois, par manque de matériaux. On pourrait aussi citer le cas du président de PDVAL, déjà mentionné, ou des neveux du président Maduro, arrêtés en Haïti en novembre 2015 pour trafic de drogue. La réalité est que l’Etat et la société vénézuélienne sont rongés par la corruption. Comment expliquer la contrebande massive vers la Colombie sans la corruption active d’une partie de l’armée ?

Pour acheter un kilo de haricots rouges ou un kilo de riz, il vaut mieux graisser la patte d’un membre de la garde nationale que de faire la queue dans un magasin d’Etat désespérément vide. Telle est la cruelle réalité du Venezuela. Et pendant que le peuple se désespère des joutes verbales et des petites magouilles entre la « boli-bourgeoisie » et l’oligarchie, la caste qui dirige le Venezuela organise des célébrations familiales somptueuses aux frais du contribuable, s’habillent en Chanel et en Gucci, roule en Hummer et garnissent leurs comptes en suisse… C’est l’insouciance criminelle de leurs dirigeants qui a exaspéré le peuple chaviste.

Quel avenir ?

Le défi a relever aujourd’hui est bien difficile, puisqu’il faut se débarrasser d’une caste parasitaire qui s’est acheté le soutien d’une partie de la société civile à coup d’aides et d’emplois fictifs. Les militants et les travailleurs n’ont aucun poids dans l’appareil du parti, et toutes les voies dissonantes ont été expurgées ou réduites au silence. Ne restent aux postes clés que les adulateurs et les margoulins. Et il ne faudra pas compter sur eux pour changer les choses. Nous assisterons durant les prochains mois à des mouvements de colère et d’agitation, afin de rappeler à l’oligarchie leur pouvoir de nuisance. Mais en définitive, cette caste « bolivarienne » hostile au socialisme s’accommodera bien d’un bipartisme avec les représentants de la IVe République.

Le degré d’affrontement sera décidé entre Moscou et Washington, c’est leur degré d’implication qui rendra plus ou moins rapide, et plus ou moins total la reddition de la « boli-bourgeoisie » ou sa fusion avec l’oligarchie. La force motrice de chaque révolution est dans le mouvement des masses. Durant de nombreuses années, le Venezuela a vibré au son de son réveil politique sous la direction d’Hugo Chavez. Les travailleurs de PDVSA ont sauvé l’économie nationale du coup d’Etat pétrolier de 2003 et de nombreuses luttes ont eu pour objectif de socialiser l’outil de production. Au terme de batailles victorieuses, les entreprises nationalisées ont été mises sous la coupe de la bureaucratie et les syndicalistes ont été mis au pas. Les travailleurs se sont démoralisés. Le triste bilan de cette expérience est que ces entreprises sont minées par les syndicats de droite qui ont prospéré sur la désespérance des travailleurs.

Le mouvement ouvrier s’est scindé en deux. Sa branche « officielle » n’ayant aucun esprit critique envers la bureaucratie d’État, et l’autre partie est devenu carrément contre-révolutionnaire. Les masses se mobiliseront assurément pour parer aux mesures contre-révolutionnaires programmées, mais elles sont divisées et dégoûtées par les dirigeants chavistes. Les réserves de la révolution restent importantes mais elles ne peuvent pas influer sur le cours des choses sans l’appui d’une direction révolutionnaire qui fait cruellement défaut. Dans ces conditions, le facteur clé sera donc l’armée. Celle-ci contrôle tous les rouages de l’État et bon nombre de secteurs économiques. Le partage des allégeances au sein de l’Etat-Major, envers les Etats-Unis ou envers le bloc russo-chinois, sera un facteur majeur dans l’évolution ultérieure de l’Etat vénézuélien.

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