Comment voyez-vous la situation en Algérie aujourd’hui ?
La situation actuelle est très inquiétante, aussi bien sur le plan
politique que sécuritaire. Sur le plan sécuritaire, il y a un recul
du terrorisme mais aussi un redéploiement de la stratégie islamiste.
Ce qu’ils n’ont pas eu par la violence, ils vont chercher à l’avoir
par la stratégie politique. Au fond, la situation n’a pas fondamentalement
changé, ce qui a changé depuis l’élection de M. Boutéflika ce sont les
formes de lutte qui sont menées.
La problématique posée par la loi sur la concorde civile, qu’on appelle
la « grâce amnistiante » est la suivante : au départ, il s’agissait
de gracier des gens qui n’étaient pas mêlés aux assassinats, alors qu’en
fait parmi les islamistes graciés se trouvent des personnes directement
impliquées dans les assassinats.
Je l’ai observé lorsqu’il y avait des assassinats dans mon quartier :
un assassinat ne se produisait pas à l’improviste, il était préparé
à l’avance par des gens, des islamistes membres du FIS – qu’on essaye
de présenter comme un parti modéré. Ils préparaient le terrain, préparaient
la cible, indiquaient les habitudes de celui qui allait être descendu.
La date était fixée, l’heure était fixée, et puis venait le tueur qui
n’était pas du quartier, et il suffisait alors de lui indiquer la cible.
Ils l’abattent, ils ne veulent même pas savoir s’il est contre eux ou
pas ; ils le tuent.
On nous dit que les gens arrêtés dans ce cadre n’ont pas les mains
tachées, alors qu’ils ont participé à l’élaboration du crime, ils ont
assassiné, et pourtant ils ont été libérés, ce qui est de mon point
de vue très grave. Je ne suis pas pour la peine de mort comme beaucoup,
mais il y a quand même une justice ! Ils ont tué des femmes, des intellectuels,
des enfants. Une réduction de peine pourrait être envisagée, mais de
là à ce qu’ils se retrouvent libres du jour au lendemain, comme si de
rien n’était, je trouve ça grave.
Derrière cette amnistie, il doit y avoir quelque chose. C’est une loi
entourée de beaucoup d’opacité. Boutéflika a joué sur l’aspiration à
la paix civile des gens, il leur a fait croire qu’une fois qu’ils voteraient
ce texte, tout s’arrêterait, et que tout le monde serait frère. Mais
cela n’a pu se faire sans une contrepartie, qui ne se limite pas uniquement
à une grâce, à une libération des détenus, mais une contrepartie en
termes politiques, qui concerne sans doute le statut des femmes, le
statut de la langue arabe, l’ouverture sur la modernité et d’autres
choses, pour lesquelles les islamistes ne sont pas d’accord. Il y a
dû y avoir un compromis ou contrepartie de cette paix civile signée
avec l’Armée Islamique du Salut, qui de mon point de vue n’est pas la
plus importante des organisations islamistes armées. Les plus nombreux
sont toujours dans le maquis, le GIA continue la guerre avec peut-être
un peu moins d’intensité.
« Les assassinats dans mon quartier ne se produisait pas à l’improviste,
il était préparé à l’avance par des membres du FIS qu’on essaye
de présenter comme un parti modéré. »
La situation économique est grave, la poursuite du terrorisme compromet
toute politique économique et décourage tout investisseur étranger qui
voudrait venir s’installer ou investir dans les secteurs industriels
d’Alger ou d’Oran. Pour Boutéflika, il faut installer une stabilité
politique et civile, ou y faire croire, de façon à relancer l’économie.
Les marchés financiers lui demandent de rétablir la paix civile.
Si vous voulez que l’on vienne, disent-ils en substance, il ne
suffit pas seulement de libéraliser l’économie, de mettre 400 000 travailleurs
au chômage en appliquant le plan d’ajustement du FMI. Il faut
aller plus loin, quitte à remettre sur la scène politique les
islamistes. L’essentiel est que le marché algérien apparaisse comme
un marché sans risque. N’oublions pas que lorsque le GIA a donné l’ordre
à tous les ressortissants étrangers de quitter le pays, tous ceux
qui sont restés se sont fait tuer.
Contrairement à d’autres organisations dans le monde qui font de la
prise d’otage, celui qui tombe entre les mains de cette organisation
n’en ressort pas vivant, même si de l’argent est offert. Ils sont capables
de prendre l’argent et de rendre le corps après. Les prises d’otage
à la libanaise, ça n’existe pas en Algérie, et c’est ce qui a fait fuir
les étrangers. On se retrouve dans une situation où l’argent ne rentre
pas : l’Algérie ne vit que de son pétrole.
« Le plan d’ajustement du FMI a été scrupuleusement appliqué par
le gouvernement entre 1994 et 1998, et ce dans une période de
violence terrible. »
Quelle est la réaction contre la politique du FMI ?
Les conflits sociaux sont une donnée presque permanente en Algérie.
Le plan d’ajustement du FMI a été scrupuleusement appliqué par le gouvernement
entre 1994 et 1998, et ce dans une période de violence terrible.
Les syndicalistes ont eu peur d’être exploités par les islamistes qui
étaient alors en position de force, y compris sur le terrain. Les arrêts
de travail n’ont donc pas été suffisamment relayés par les syndicats
pour que cela puisse influer sur la politique d’ajustement structurelle.
Le plan du FMI a été appliqué, 1010 entreprises publiques ont été fermées
et 460 000 salariés mis au chômage : ils se sont ajoutés aux 2 millions
de personnes déjà sans emploi. La situation sociale est aujourd’hui
explosive. Avec le recul du terrorisme, le social va prendre le relais
dans les années à venir. Même si des directions syndicales sont contrôlées
par le pouvoir, ce n’est pas le cas des structures intermédiaires.
Des grandes zones de concentration ouvrière échappent en partie à la
direction nationale, comme la zone industrielle de Ruiba ou la zone
sidérurgique d’Annaba à l’extrême Est du pays. C’est un peu l’équivalent
de Renault en France : le conflit social qui démarre à Annaba fait tache
d’huile au niveau national. Les salariés de la sidérurgie d’Annaba sont
les plus combatifs, ils font peur au pouvoir, et obtiennent plus facilement
que d’autres une réponse à leurs revendications. L’essentiel pour l’État,
c’est qu’ils ne bougent pas, de façon à éviter l’élargissement du mouvement.
En ce qui concerne les enseignants et les étudiant, les grèves dans
le milieu universitaire se font dans la durée (près de six mois en 1998
et un an en 1999, et la situation est mûre pour un redémarrage chez
les enseignants.
La multitude des organisations chez les étudiants fait que les mouvements
de grève sont plus compliqués à organiser. Le syndicat étudiant le plus
dynamique est lié à un parti islamique, le Hamas. Leur action se fait
en finesse, sans mot d’ordre purement islamique, ils prennent en main
les réels problèmes sociaux des étudiants. Mais il s’agit d’un monde
un peu à part, leurs grèves ont peu d’influence sur le pouvoir ou sur
l’homme de la rue.
A l’opposé, l’année passée, les PTT ont paralysé les postes à la veille
de l’élection présidentielle, ils ont occupé les rues, et les centres
postaux, et ce pour se battre contre la privatisation. L’écho a été
tel que le gouvernement a été obligé de faire marche arrière et d’entamer
des négociations.
Vous disiez que les islamistes avaient décidé de rentrer à
nouveaux par la voie politique, pouvez-vous nous expliquer plus en détail ?
D’abord, lorsqu’on dit « les islamistes « , il faut savoir
qu’il y a deux partis légaux. Le Hamas n’a jamais prôné la violence,
il a choisi le combat politique, il se dit pluraliste et il est le deuxième
parti à l’Assemblée Nationale avec 89 députés sur 380 au total. Ils
sont très bien implantés, ils ont des organisations caritatives qui
font du travail dans le domaine social. Le Hamas est au pouvoir avec
trois ministres. A côté il y a un autre parti légal, Al Nadha, un peu
plus radical que le Hamas.
Mais les » islamistes » dont on parle généralement, c’est
le FIS, c’est lui qui est le plus radical et c’est lui qui est interdit.
Le FIS a pour objectif l’instauration d’une république islamiste, que
cela se fasse par la violence ou par la voie politique, et cette république
devra être exportée ensuite en Tunisie et au Maroc car pour eux il n’y
a pas de nation, mais seulement la ouma.
Dans l’immeuble où j’habitais, nous n’étions plus que deux à ne pas
aller à la mosquée et les autres nous montraient du doigt.
Le GIA n’hésite pas à mener des actions au Maroc, leur ennemi est partout,
ce sont les taghout. Ils combattent pour une terre d’Islam, et partout
où ce combat doit être mené, ils iront. Ces islamistes-là sont en perte
de vitesse. Ils ont perdu une bonne partie de leur assise populaire
qui a été récupérée par les autres partis. Une bonne partie de leurs
militants de base n’a pas voulu les suivre dans leur folie meurtrière.
Je ne dirais pas qu’il ont tout perdu, ils gardent quand même des noyaux
durs dans certaines villes d’Algérie. Actuellement, ils sont dans une
stratégie d’attente. La guerre doit utiliser la ruse et quand l’ennemi
est fort, ils faut savoir reculer pour mieux repartir. Ils ne sont pas
capables de gagner les élections et c’était déjà le cas en 1991, mais
le système électoral était fait de tel manière qu’avec 20% des voix
ils ont emporté près de la moitié des sièges de députés. Trois
millions d’électeurs qui décident du sort de 25 millions d’Algériens :
nous ne sommes pas pour cette démocratie là, nous la refusons.
Vous avez parlé de marchandage entre M. Boutéflika et les islamistes.
Quels en sont les termes ?
Boutéflika est un homme qui joue beaucoup et on ne sait pas vraiment
ce qu’il a promis aux islamistes. Concernant le statut des femmes, Boutéflika
cherche à contourner la question. Par exemple, il veut soumettre à un
référendum la question de la polygamie, sachant bien qu’une majorité
votera contre. Il pourra ensuite dire aux islamistes que c’est le peuple
qui a décidé.
Le courant démocrate auquel j’appartiens se bat pour la séparation
du religieux et du politique et refuse les compromis sur cette
question : nous voulons un État laïque. Il faut revoir la constitution,
l’ancienne loi Islam-religion d’État a mené à cette situation, et aujourd’hui
les gens ont tiré des leçons, ils sont prêts. Nous sommes passés à travers
un phénomène de masse de type fasciste comparable à ce qui s’est passé
en Allemagne dans les années 30 ; une espèce de grande folie s’est emparée
de la population, du jour au lendemain la grande masse de la population
a basculé dans le religieux. Dans l’immeuble où j’habitais, nous n’étions
plus que deux à ne pas aller à la mosquée et les autres nous montraient
du doigt. Mais cela se passait dans les années 80, aujourd’hui c’est
fini. Cela évolue très vite, l’Algérie est un pays qui avance
par ruptures.
Pouvez-vous nous expliquer comment se pose la question de l’arabisation
en Algérie ?
Le vrai problème est un problème identitaire. Les pouvoirs qui se sont
succédés ont instrumentalisé la langue arabe à des fins politico-idéologiques.
Leur calcul politique était le suivant : puisque tout ceux qui pensaient
à gauche étaient contre l’arabisation et représentaient un certain danger,
le meilleur moyen de les éliminer était d’arabiser complètement la société.
Mais ce n’est pas avec la langue que l’on efface le mouvement des idées,
et à travers cela, ils ont confondu arabisation et islamisation. Les
plus conservateurs se sont servis de la langue pour islamiser la société,
et il est arrivé un moment où l’école était devenue une usine à fabriquer
des tueurs. L’enseignement du français était interdit, l’essentiel étant
que les jeunes n’accèdent pas à la connaissance du monde. C’était une
décision fasciste d’enfermement et de repli sur soi qui aurait pu avoir
des conséquences catastrophiques.
Aujourd’hui, il y a une certaine prise de conscience et une volonté
de moderniser l’enseignement de la langue. Mais se greffe à cela un
autre problème, lié à l’existence d’une deuxième langue, le berbère.
Son existence est maintenant un acquis inscrit dans la constitution.
Le berbère commence à être enseigné Le journal télévisé est donné dans
les deux langues. Ce problème d’identité n’en est plus au stade de la
cristallisation passionnelle comme dans le passé. On est arrivé à ce
résultat grâce à la lutte menée par les mouvements associatifs berbères.
Propos recueillis par Cécile Schley et Laïla Bennani.